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Sur la route nous conduisant au cinéma:

Moi> Oh?

Lui> Quoi?

– Le type qu’on vient de dépasser là, sur le trottoir, je suis surpris de le voir dehors.

– Pourquoi?

– C’est un ancien opérateur de chez nous, il a tué sa belle-mère à coup de fusil le mois dernier, il était censé être en prison.

– Oh.

[…]

– Tiens?

– Quoi?

– La voiture que tu viens de dépasser, je comprends pourquoi elle roulait si peu vite.

– Ah bon?

– C’est aussi un ancien opérateur. Il n’a jamais eu de permis de conduire.

– Il l’a peut-être passé depuis?

– Il a essayé, mais il l’a raté. Sa dernière tentative étant de la semaine dernière, je ne pense pas qu’il l’ai eu entre temps.

– Oh.

[…]

<soupire>

– Hm?

– Tu vois la voiture au stop à la sortie du chemin de l’usine?

– Oui, et?

– A cette heure là il ne devrait y avoir personne, ça c’est un opérateur qui gruge sur son temps de travail: il part une demie-heure plus tôt.

– Ah… Et il a le droit?

– Non. Ils en profitent car personne n’est là pour les surveiller à cette heure là. On le sait, mais tant qu’on ne les prends pas sur le fait… Enfin pour celui là, on en reparlera demain.

– Oh.

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Entendu dans la rue:

« Quoi? Tu l’as pas reconnu? ‘tain, t’es pas physionomique toi! » 

Effectivement.

(Je suis par avance désolé pour la longueur de cette note, mais emporté dans mon élan je n’ai pas su m’arrêter)

J’aime les milieux industriels. Bien souvent, je laisse les gens perplexes quand je leur annonce cela en réponse au traditionnel « Et sinon, tu aimes quoi dans la vie ? » Oui, ca change du cinéma, de la lecture ou du sport comme réponse. Dans le même genre, je garde en réserve la céramique industrielle pour sonner une bonne fois pour toutes les plus résistants.

Oui, j’aime les industries. J’aime découvrir comment se fabrique les objets de notre quotidien. J’aime tout aussi bien voir d’imposantes machines œuvrer, tout comme je suis admiratif des métiers encore essentiellement manuels. Ethologue, je scrute le grouillement de ces fourmilières démesurées, aux réseaux complexes qui s’entremêlent dans un chaos ordonné. Ethnologue, je suis au quotidien les péripéties incroyables de certains collaborateurs dans ma propre usine. Les industries sont autant d’univers fabuleux, théâtre de scènes mythiques, hélas bien trop souvent noyées dans le flot de la routine quotidienne. A qui sait les percevoir, cela ouvre des perspectives étonnantes.

Mais presqu’encore plus qu’une usine en mouvement, j’aime errer dans ces lieux une fois déserts. Tandis que certains sont terrorisés à cette idée, moi j’en suis émoustillé. Il se dégage de ces endroits une atmosphère toute particulière qui me fascine. C’est là, quand la bête est au repos, que l’on discerne au mieux ses contours et ses particularités qui lui sont propres.

J’ai la chance –ou la malchance selon les cas- de devoir faire quelques permanences le week-end. A cette occasion, je dois vérifier que tout se passe bien dans l’usine, et faire quelques contrôles et réglages sur les matières que nous utilisons. Autant parfois j’essaie de me débarrasser de  la corvée le plus rapidement possible pour quand même profiter de mon week-end, autant je peux flâner et perdre un temps certains à évoluer dans ce fabuleux complexe trop souvent accablé de tous les maux, « fichue usine ! ».

Ainsi cette fois, je me suis amusé à suivre le réseau d’eau de notre site après que ce dernier ait capté mon regard. Cet entrelacs de tuyaux de toutes tailles, bifurquant à angles droits, se séparant pour rejoindre d’autres réseaux, entrecoupés ça et là par des vannes tantôt ouvertes tantôt fermées est magnifique. Le réseau initial est maintenant plus que centenaire, et au fil du temps et des modifications de l’usine, il s‘est agrandi peu à peu pour devenir l’horrible monstre qu’il est actuellement. Chaque fois, personne n’a  pensé ce réseau au niveau global, et chaque petite modification a été réalisée localement, sans se soucier du reste. Du coup, le réseau actuel est d’une complexité impressionnante, tant et si bien que lorsque l’on a une fuite quelque part, ou lorsque l’on doit couper l’eau d’un atelier pour intervention, nous sommes maintenant obligés de couper l’alimentation générale de l’usine, puisque plus personne ne sait quelles vannes fermer pour couper localement l’eau d’un service. Il y a peu de temps, j’avais initié la repeinte de tous ces tuyaux avec un code couleur bien spécifique, pour s’y retrouver un peu mieux. Car outre le réseau d’eau, il y a d’autres monstres arachnéens, certes moins gros, mais bien présents, tels que l’air, le gaz ou la barbotine, et il serait bon de pouvoir différencier tout ce petit monde. J’étais loin d’imaginer l’ampleur du projet. Après plusieurs jours de travail et des litres de peinture consommés, j’ai du revoir mes ambitions à la baisse et ne peindre que dans les lieux clefs de l’usine, à défaut de tout pouvoir faire. Plus récemment, une cuve de lavage a débordé : les sondes de détection du niveau de l’eau étaient tombées en panne. Le temps que l’opérateur trouve la vanne de fermeture du réseau, plus de milles litres s’étaient répandus au sol. Incident fâcheux d’autant plus que la zone inondée était située à l’étage, juste au dessus d’un de nos fours sur lequel l’eau se déversait allègrement. Il aurait fallu nous voir, tous armés de nos raclettes pour repousser l’assaillant aqueux vers le caniveau le plus proche ! En cette période un peu sombre, où la pression de la concurrence se ressent fortement dans les ateliers, où productivité et rendement sont les maitres mots assénés à longueur de journées, se retrouver ainsi ensembles, évacuant tant bien que mal cette eau qui semblait se renouveler sans cesse, fut un instant de franche rigolade comme il n’y en a que trop peu de nos jours dans le milieu industriel. Et pourtant il en faut pour souder au mieux une équipe. Ah ! Si seulement cela pouvait être compris à plus haut niveau…

A titre de comparaison, nous serions fort contents d’avoir un réseau aussi simple que celui-ci.

Mais je m’égare, emporté dans les souvenirs comme je peux l’être dans les plates formes de l’usine. Tantôt j’emprunte un escalier, passe par une porte dérobée, parcours un sombre couloir que je n’ai pas pris la peine d’éclairer, gravit une échelle, redescend plus loin par un monte-charge, franchit une porte battante, repousse un rideau plastique, passe du béton au métal, monte un escalier en colimaçon, déverrouille une porte avec mon passe, me baisse pour passer sous des silos, enjambe une flaque de boue, me faufile derrière un four, pénètre dans un bureau.

Et à chaque atelier, chaque couloir, chaque recoin de cette usine correspond une ambiance qui lui est propre, à laquelle on ne prête pas attention au quotidien, mais qui est pourtant fascinante quand on s’arrête un instant pour la détailler.

J’aime par exemple me laisser envahir par l’atmosphère tropicale, presque suffocante, des ateliers de coulage. Obligés de chauffer pour sécher à la fois nous moules et nos pièces, il y fait entre 30 et 40°c à longueur d’année. Bien entendu, nous ne disposons pas d’évacuation adéquate pour faire partir toute l’humidité ambiante, ainsi il fait souvent moite. L’été, on ne sue rien qu’à rester sur place, sans bouger, au milieu de ces ateliers. Cela parait souvent excessif aux yeux des visiteurs à qui je fais faire le tour de l’usine, ce à quoi je leur réponds très généralement : « Ah bon ? Pourtant il fait plutôt frais, là. » Car oui, on s’en acclimate très bien, je vous assure. J’ai d’ailleurs connu pire, que se soit dans la société où j’exerçais avant ou dans des usines sœurs du groupe, comme celle du Portugal. Et puis, je ne m’en suis jamais caché ici, cette atmosphère est d’autant plus réjouissante à mes yeux qu’elle force les hommes à se dévêtir et travailler torse nu.

Mais si l’ambiance tropicale est celle que l’on ressent le plus en entrant en ces lieux, elle n’est pas la plus riche, on en fait vite le tour. Il y a au moins deux autres aspects qui méritent que l’on s’y attarde, tout au moins à mon sens.

Bienvenue dans notre atelier de coulage.

Il y a d’abord l’aspect visuel. C’est le sens que nous utilisons le plus, et pourtant nous bâclons la tâche la plupart du temps. Lorsque l’usine est en mouvement, nous sommes focalisés sur de petites parcelles des ateliers, le lieu direct où l’on travaille. On ne se donne jamais la peine de prendre du recul, par manque de temps (productivité !) tout comme par manque d’espace, dans ces lieux étriqués, où tout a été optimisé au maximum pour occuper le moindre espace et ne pas gâcher (rendement !) Moi j’aime admirer le contraste saisissant de la pierre centenaire, empoussiérée, érodée par le temps, constituant la base de notre usine, avec des murs plus récents, en parpaings bien alignés et repeints. Je m’arrête à nouveau sur les différentes canalisations qui parcourent le site. Des plus vieilles, entièrement rouillées, aux plus récentes en plastique en passant par celles qui ont été repeintes ou même celles que l’on a démonté partiellement, laissant là un nouveau travail inachevé, certainement du à une autre urgence qu’il a fallu palier. Je resterai des heures perché sur des plates-formes de fortune, en haut d’un escalier, ou grimpé sur une échelle, tant que je suis élevé suffisamment haut pour me positionner au dessus des ateliers et en avoir une vue d’ensemble. Je connais absolument tous les lieux de l’usine qui permettent d’avoir accès à ces points de vue, et je les fréquente régulièrement. Je sourie en remarquant le contraste de zones ternes, grises, non entretenues depuis plusieurs dizaines d’années, à celles flambants neuves, toujours peintes avec des couleurs primaires très vives. Ah ! On est loin des pastels que l’on peut appliquer chez soi, tel le vert bambou qui a servi à la rénovation de ma salle de bain. Non, en industrie, pas de place à la fantaisie, il faut se contenter des couleurs disponibles. Ainsi on retrouve des escaliers métalliques repeints en jaune vif, bordés par des poutrelles tantôt rouges, tantôt orangées. Les chariots sont quant à eux en bleu, à l’exception de quelques cas particuliers qui ont leur code couleur propre : rouge pour y mettre les pièces en casse, vert pour les réparations, et depuis peu jaune pour les étagères plus larges conçues pour s’adapter aux nouvelles cuvettes que nous devons fabriquer. Mes quelques tentatives pour apporter d’autres couleurs à cette palette restreinte se sont soldées par des échecs cuisant. Ainsi le mauve des cabines d’émaillage a été abandonné, le blanc cassé servant à repeindre les murs gris et ternes à été remplacé par un blanc simple mais trop criard lorsque la lumière s’y reflète, le bleu-gris moins vif que le bleu actuel a été botté en touche, car « décidément, ce n’est pas le même bleu, ça ne va pas ». Je soupire et délaisse ces peintures clownesques pour m’attarder sur les bricolages maison qui foisonnent chez nous. On a beau être l’usine qui rapporte le plus d’argent au groupe, cet argent nous n’en voyons jamais la couleur, ils préfèrent le réinvestir dans des usines d’Europe de l’est à bas coût de main d’œuvre. Aussi, quand vient l’heure de petits travaux, il faut parfois se débrouiller comme l’on peut. Le résultat est parfois ingénieux et réussi, parfois un peu plus misérable, mais c’est aussi cette débrouillardise qui nous permet de baisser nos coûts de production. Là on peut apercevoir une étagère montée avec diverses chutes de bois récupérées dans notre benne, installée grâce à des barres métalliques elles aussi issues de chutes vouées à l’évacuation. Le tout est bien entendu repeint –en couleurs criardes- pour donner un aspect global uniforme à l’objet. Mon regard s’élève et je tombe sur les chanlattes, suspendues au plafond, disposées avec soin pour que lorsqu’il pleut, l’eau qui s’infiltre à l’intérieur soit canalisée pour ne pas tomber sur nos pièces. Réparer le toit est trop onéreux, nous on a inventé les gouttières d’intérieur. Cela fait bien rire nos dirigeants qui notent cette bonne idée dans leur calepin mais ne mettent jamais la main au portefeuille pour remédier au problème à la source. Je m’attarde sur nos panneaux d’affichage, presque à la pointe de la technologie. Quand je suis arrivé, il n’y avait principalement que des panneaux en bois, sur lesquels on s’esquintait les mains quand il fallait punaiser une nouvelle information. Les plus chanceux avaient quelquefois du liège. Moi j’ai mis en place des panneaux métalliques, à l’aide de vieilles tôles repeintes dans le bleu-flashi, couleur de la communication chez nous. En guise d’aimants pour afficher les notes, plutôt que d’acheter quelque chose qui nous ruinerait et qui serait volé, j’ai préféré opter pour une option glissée à l’oreille par l’un de mes collaborateurs. Ainsi nos « belles » bandes d’aimant que l’on trouve maintenant partout chez nous, sont issu d’un pillage intensif des décharges avoisinantes, dans lesquelles on a recherché tous les frigos à porte verticale, source de nos précieuses trouvailles. Quand je suis arrivé il y a maintenant quatre ans, on m’avait pourtant prévenu : « Ici, la devise c’est fils de fer et cales en bois ! » j’ai eu moult fois l’occasion de vérifier cet adage.

Le pont de Toulouse, à Vierzon, la capitale du vide. Merveilleux exemple de ce qui se fait le mieux en matière de peinture improbable en milieu industriel.

Toujours perché, ou parfois même en cheminant dans un couloir obscur le week-end,  il m’arrive parfois de fermer les yeux. Privé de la vue, mes oreilles deviennent source d’information exceptionnelles. Il y a d’abord le vrombissement sourd et continuel des différentes cuves de barbotine en agitation. Avec l’expérience, on peut même parvenir à en distinguer les différents moteurs, et déceler aussitôt si l’un ou l’autre est arrêté. Puis viennent les coups cadencés des pompes de circulation de barbotine, battant la mesure, donnant le rythme. Plus proche, c’est moi, et le bruit des chaussures de sécurité sur le métal. Derrière moi, le sifflement aigu d’une fuite d’air, provenant d’un serpentin usé par le temps. En tendant l’oreille et en faisant abstraction de la trame de fond citée précédemment, je parviens jusqu’aux fours. Je balaye la cacophonie des ventilateurs mal isolés et je parviens à entendre les trop nombreuses alarmes. Sirène aigue intermittente, c’est un défaut gabarit. Bip rauque légèrement plus long, c’est le téléphone. Ah! Un signal que je ne reconnais pas, ce n’est pas rare dans ce secteur. Est-ce le four de recuisson qui est en défaut? En tout cas, ce n’est pas le système de surveillance des travailleurs isolés qui s’est mis en route, le bruit de ce dernier étant facilement reconnaissable. Ce n’est pas non plus l’alarme incendie, j’ai appris à la reconnaitre. A ce sujet, je racontre souvent une anecdote qui m’est arrivée lorsque je sensibilise les nouveaux arrivants de l’entreprise à la sécurité: peu de temps après mon arrivée sur le site, alors que j’étais en train de faire visiter les lieux à un enseignant de l’université troyenne, un exercice d’évacuation a été effectué. La sirène incendie s’est déclenchée, et comme j’étais près des fours, je pensais que c’était une énième alarme quelconque qui s’était déclenchée. N’étant pas interrompue, je commençais à pester sur l’opérateur en poste, car tenir une conversation avec un tel vacarme était tout bonnement impossible. Ce n’est que lorsque j’ai vu tout le monde sortir que j’ai compris ma méprise. Comme quoi, savoir reconnaitre les différentes alarmes peut être important.

Un échappement d’air soudain, diffus et long: c’est le brumisateur du local où l’on garde un taux d’humidité élevé qui se met en route. Je n’ai pas le temps de m’y arrêter qu’un autre son me distrait, sur ma droite. Je ne le reconnais pas tout de suite, il est trop distant. De ce côté? Bien sur, c’est un train qui passe sur la voie de chemin de fer qui jouxte l’usine. Puis les pompes de circulation s’arrêtent, tout comme le brumisateur et bientôt suivis par l’agitation des cuves. Un calme relatatif s’installe. J’entends bien mieux les alarmes des fours. Je peux même aller au delà et distinguer des tables élévatrices que l’opérateur du four utilise pour soulager son dos. Un battement d’ailes interrompt ma concentration. Une hirondelle a du faire son nid non loin de là, elles foisonnent sur le site. Aller, je me suis trop attardé dans mes rêveries. Au moins j’ai pu vérifier que tout allait pour le mieux. Une fois, ce genre d’écoute attentive m’a permis de déceler une pompe percée, semblant fonctionner à merveille, mais émettant un son légèrement moins prononcé qu’à l’habitude. Cette pompe étant difficile d’accès et absolument invisible sans parcourir un chemin semé d’embûches, peu de collègues auraient détectés la panne, m’est avis. Ce son inhabituel m’ayant intrigué, je m’étais déplacé jusqu’à elle et avait constaté cette flaque de barbotine grandissante tout autour d’elle. J’ai ainsi prévenu l’agent de maintenance de permanence, et m’en était retourné chez moi satisfait, ayant accompli mon devoir, ravi d’avoir détecté le dysfonctionnement avant le grand démarrage du lundi. C’était sans compter la flemme de l’agent, qui a jugé que cela pouvait bien attendre le lendemain, et qu’il n’allait pas se redéplacer un dimanche, même s’il était payé pour ça. Le lendemain, la pompe a bien tenu le coup. mais la mare s’étant agrandie, elle déborda de la plate forme et la barbotine se déversa sur une étagère de pièces stockée juste dessous.

Comme quoi, quand on ne prend pas assez soin de la bête, elle nous le rappele à sa façon. Car nous avons tout autant besoin d’elle qu’elle a besoin de nous pour être entretenue. Et c’est cette symbiose entre la pluri-centenaire vieillissante mais majestueuse et cette multitude de petits êtres qui s’animent frénétiquement chaque jour en son sein, qui me passionne et que j’essaie  de retranscrire, parfois, maladroitement, ici.

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