Durant les vacances scolaires, étant seul à l’appartement, je m’occupe comme je peux. Car oui, jouer au scrabble seul à vite ses limites. Alors j’en profite pour faire de grands ménages, pour enchainer les lessives de draps, et accessoirement je profite qu’il n’y ai personne pour me voir à l’œuvre pour me lancer dans des travaux périlleux.
Par périlleux, j’entends pour mon piètre niveau en la matière, hein, soyons honnêtes. Le bricolage est une activité qui m’a toujours profondément ennuyé. Ca ne m’intéresse absolument pas, et par conséquent je n’ai jamais fait le moindre effort pour en apprendre quoique se soit. Et puis hein, quand on a un père bricoleur et serviable comme le mien, à quoi bon apprendre alors que lui le fera bien mieux et plus vite ?
Sauf que maintenant que je suis exilé dans ma forêt auboise, loin de toute civilisation, et surtout loin de des campagnes mariaciennes (attention, cliquer sur le lien vous fera voyager de 20 ans dans le passé, quand internet découvrait les joies des gifs animés) où se trouve la demeure familiale, je dois me débrouiller seul. Tel l’oisillon que l’on pousse hors du nid pour apprendre à voler, le lent délabrement de ma salle de bain m’a poussé à agir. En temps normal, je limite les risques : avant d’entreprendre quoique se soit, je prends directement le joker « coup de fil à papa » pour m’assurer d’avoir toutes les bonnes astuces et éviter les erreurs de débutant.
Cette fois j’en ai décidé autrement. Il était plus que temps de réaliser en totale autonomie ces obscures tâches qui, tapies dans l’ombre, étaient à l’affût du moindre faux pas pour me tomber dessus.
Dès lors que ma caisse à outils (fournie à mon départ par mon papa, cela va sans dire) fut en main, j’entrais en territoire hostile. La pièce aux couleurs vives et enjouées était devenue un lieu anxiogène et étouffant. Ce robinet d’eau chaude qui gouttait gentiment jusque là arborait à présent des tons rouges hostiles, préparant son jet furieux à mon encontre. En face de lui, le paisible tuyau servant accessoirement de porte robe de chambre vrombissait maintenant sur un ton menaçant. Le flexible de la baignoire me guettait, enroulé sur lui-même, prêt à bondir si je m’en approchais de trop près.
Calme, j’opérais précautionneusement, déballant un à un mes outils, préparant tout le matériel nécessaire. Les démons étaient là, se jouant de moi, ironisant sur mon improbable réussite dans ma quête. Ah ! Les fieffés coquins ! Je n’étais pas dupe de leurs manœuvres. Je l’ai bien vue, cette flaque, créée là pour me faire glisser. Et ce porte savon bringuebalant, sur le coin du lavabo, prêt à se renverser pour me fracasser le crâne une fois que je serai dessous.

Quand votre pommeau de douche voit rouge, il faut se méfier.
Mais à force de les côtoyer, j’ai appris à connaitre mes ennemis et leurs farces malignes. Dès mon entrée, je coupais la chique au fameux démon qui déplace votre matériel dans votre dos, quand il ne vous le fait pas tout bonnement disparaitre. Je n’emportais avec moi que le strict nécessaire, et dédiait une place bien précise à chaque chose, selon un plan préétabli et bien défini. Vexé, il s’en fut sans plus de cérémonie en bougonnant toutefois longuement. J’assénais ensuite un coup fatal à la majorité des maléfices restant : ayant pratiquement tous besoin d’eau pour agir dans cette pièce, je coupais l’alimentation à la source, et m’assurais bien que l’arrêt fut effectif avant d’entreprendre quoique se soit. L’ennemi n’avait ainsi plus de munitions et se retrouva défait. Il cria à la traitrise, dénonça des procédés déloyaux, mais toutes ses protestations furent vaines. Il réclama justice, m’apostropha avec véhémence, avant de me lancer milles malédictions visant à faire échouer la moindre de mes actions.
Je restais sourd à tout cela. Bien que satisfait de ma démarche jusque là, je le savais assez fourbe pour me réserver d’autres sorts néfastes. Ainsi il invoqua la déesse des endroits alambiqués, pour lesquels il faut son master de contorsionnisme pour s’y mouvoir. Il engagea aussi le démon des boulons rouillés qui nécessitent une force herculéenne pour se désengager de leur prise ô combien coriace (l’option « intelligence vertueuse » consistant à augmenter artificiellement le bras de levier et rendre l’opération facile étant évidemment proscrite par la déesse des endroits alambiqués
Malgré tout, je surmontais les épreuves avec panache, et bientôt ce fut fini : j’ai changé seul les robinets de mon lavabo.
Je vous ferai grâce des trous dans le mur rebouchés, pour lesquels j’ai du me débattre avec une matière un peu trop collante, ainsi que de toute la peinture refaite, avec la fameuse malédiction du « j’en renverse partout », qui fait toujours un tabac chez moi.
Quoiqu’il en soit, une fois ma caisse à outils rangée, les démons vaincus s’en sont allés, et ma salle de bain n’a jamais été aussi resplendissante. Cela valait bien quelques efforts.
Et quand je montrerai ça à mon papa, il dira certainement, sourire en coin, que c’est très bien fait, même s’il aurait dit d’un tiers qu’il avait travaillé comme un sanglier, privilège de filiation oblige.

3 commentaires
Flux de commentaires pour cet article
1 mars 2011 à 10:34
Fils de fer et cales en bois « Yuto's lair
[...] Ah ! On est loin des pastels que l’on peut appliquer chez soi, tel le vert bambou qui a servi à la rénovation de ma salle de bain. Non, en industrie, pas de place à la fantaisie, il faut se contenter des couleurs disponibles. [...]
21 mars 2011 à 11:08
Gala
Toujours un plaisir de lire tes “péripéties” de la vie quotidienne ; t’as un don pour tout romancer, même de simples faits ; des personnifications très justes et efficaces. Tes lignes se boient comme du pti lait ! (moi j’ai plus de mal, tout comme tout bon mauvais lecteur gros flemmard de base, mais là c’est nous le problème x)
4 janvier 2012 à 11:17
Une de plus! « Yuto's lair
[...] se sont enchaînées à un rythme effréné. Enfin, côté maison, ce fut l’année de la plomberie (et de ses déceptions), et j’espère bien que ça restera l’unique année de la [...]